Le Voyage – Partie 2
Par Phil AOR
Publié pour la première fois dans l’ORB N° 206 – Yule 2257
Les semaines suivant l’accident, les choses redevinrent normales. Le séjour à l’hôpital avait été de courte durée et la réparation de la moto endommagée avait été la première chose qui avait occupé son esprit après sa sortie. Les progrès avaient été lents jusqu’à ce que le chèque de l’assurance n’arrive, mais ensuite les choses avancèrent rapidement. Pourtant, lorsque les dernières finitions furent accomplies, un poids se mis à peser sur ses épaules. La dépression n’était pas une chose qu’il avait l’habitude d’expérimenter, sauf peut-être parfois le lundi matin lorsque la pose de brique ou le pelletage de ciment était la dernière chose qu’il souhaitait faire. Mais ce sentiment n’était pas simplement le « blues du lundi matin». C’était quelque chose d’autre, quelque chose de plus lancinant auquel il était confronté.
Ce n’était certainement pas l’accident. Dylan avait chuté plusieurs fois par le passé et il prenait un plaisir presque pervers à restaurer leur gloire d’antan aux machines endommagées. Son séjour à l’hôpital n’avait pas vraiment été une partie de plaisir et son retour dans son petit trois pièces au-dessus du pressing ne l’avait pas fait danser de joie, mais ce n’était pas non plus là que résidait la source de son nouvel état de mélancolie. Dylan tenta d’y répondre de la façon dont il avait l’habitude: un vendredi soir au pub local, quelques pintes d’ale et un cornet de frites sur le chemin du retour. Le pub était exceptionnellement calme et Dylan ne vit personne qu’il connaissait mis à part le personnel du bar. Il s’assit dans un alcôve loin des personnes dont il se sentait étrangement éloigné et il laissa ses pensées vagabonder. Pourtant aucune réponse ne s’était révélée d’elle-même. Lorsqu’il eut rejoint son appartement tard dans la soiré avec ses jambes et ses épaules douloureuses après sa semaine de travail, il n’était plus bon qu’à dormir. Quelques secondes après, il s’endormit tout habillé sur le lit. Le sommeil s’était emparé de lui et avec le sommeil vinrent les rêves.
Dylan ne pouvait pas dire s’il avait déjà fait l’expérience de ces rêves régulièrement, rêves qu’il avait en général simplement oublié avant de se lever ou si c’était la première fois qu’il était visité par ceux-ci depuis cette soirée où il gisait étendu sur une route de campagne. Mais une chose était certaine: c’était bien plus que des rêves. C’était plutôt comme des expériences oubliées depuis longtemps que l’on se rappelle lors des moments de fièvre ou d’hallucinations. Le son des armes qui s’entrechoquent, le grondement de la bataille et les sentiments de peur et de douleur. Pourtant, contrairement à de nombreux cauchemars où l’on se réveille une fois que la terreur a atteint son point culminant, ce rêve se déroulait comme une sorte de film surréaliste, avec un début, un milieu et une fin. Et la fin était claire comme du cristal; il planait comme un aigle, loin du carnage qui se déroulait en-dessous. Il planait dans les montagnes où l’air et les courants émettaient une pureté glacée qui était l’opposition exacte du feu, de l’adrénaline et de l’émotion primaire qui émanait du champ de bataille qu’il avait laissé derrière lui. Cela avait commencé avec un voyage, puis était venu l’orage et finalement la clarté. Et alors il s’éveilla.
Le soleil de ce matin d’hiver frappa Dylan en plein visage et en dépit de la bière qu’il avait consommé la veille, il se sentait plein d’énergie et de vitalité. Il se déshabilla, pris une douche et se vêtit d’un jeans propre et d’un pull avant de se diriger vers la cuisine. Il se prépara ensuite un thé, du pain grillé avec de la marmelade puis il s’assit et se mit à examiner les options qu’il avait. La connaissance était la clé de la compréhension, cela il en était sûr. Et donc, bien qu’il ne fût pas un lecteur assidu, il décida que la bibliothèque devait être son point de départ. Après avoir fini son thé et ses toasts, Dylan mis ses bottes éraflées et sa veste de cuir usée, il prit ses gants, son casque et son sac à dos et se dirigea vers le garage qu’il louait à la municipalité.
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Un sourire ironique s’afficha sur le visage de Dylan lorsque la Triumph démarra du premier coup. La peinture noire de jais brillait, ainsi que les chromes que Dylan avait soigneusement poli. Une partie de son sourire reflétait la fierté et le plaisir du travail bien fait, mais il avait une autre raison d’être content; sa couverture d’assurance lui avait versé des indemnités d’accident. Ce n’était pas un montant énorme, mais suffisant pour lui permettre de prendre quelques mois de congé. Et ces mois ne seraient pas gaspillés.
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Comme l’hiver approchait, Dylan se mit à lire. Ses journées étaient occupées à des trajets vers des bibliothèques au guidon de son destrier d’acier et il passait ses soirées assis à la vieille table de chêne, entouré de livres. La théière était sans cesse remplie et le four à gaz servait tout autant à chauffer la pièce qu’à cuire la nourriture. Il trouvait que les anciens ouvrages étaient les meilleurs, mais il y avait également des textes modernes qui lui parlaient. Son besoin d’information était comme une drogue. Il était autant ému par une prose émouvante et instructive que par des faits froids, durs et parfois choquants. Son voyage intellectuel l’emmenait en des lieus qu’il n’avait jamais prévu. Ce qu’il voyait dans le microcosme se reflétait également dans le macrocosme. L’univers l’appelait et la nature se révélait dans toute sa splendeur majestueuse et féroce. Il commençait à se sentir comme une part de chaque chose plutôt que comme un spectateur, et comme les soirées passaient, l’occulte se révélait de lui-même. En effet, même le mot « occulte » était devenu une blague. Le monde autour de lui s’ouvrait, et la notion même que les forces de la nature avaient en quelque sorte été cachées, était soit une négligence due à une population confuse soit une tentative délibérée de supprimer les anciennes connaissances de la part de forces inconnues. Le plus probable étant que ce soit une combinaison des deux. C’était comme un réveil, et les sentiments qui se précipitaient dans l’esprit de Dylan était mélangés. Le futur semblait quelque peu plus excitant que ce qu’il n’aurais jamais imaginé, mais les années passées semblaient enveloppées dans le brouillard, comme s’il avait avancé dans la vie avec les yeux à moitié fermés. Dylan n’avait jamais pris de drogue, mais il avait plus d’un jour récupérer d’une gueule de bois. Et c’est comme cela qu’il se sentait à présent, comme si son esprit avait été nettoyé par la fraîcheur de la compréhension de la vie.
Le temps passa vite, comme c’est généralement le cas lorsque l’on est plongé dans la réflexion et la concentration. Des décorations festives apparurent dans High Street. Par une fenêtre embuée, Dylan regardait les responsables locaux ériger un arbre au centre du quartier commerçant. Un arbre de vie! Pourtant ce genre de symbolisme passait bien au dessus de la tête des consommateurs et des ouvriers désignés pour ériger l’un des derniers liens évidents d’une compréhension passée. Pourtant, brutalement arraché au sol qui l’avait vu pousser, puis recouvert de décorations en plastiques, il était plus une perversion qu’un rappel historique adéquat. L’arbre, les branches déjà flétries de tristesse, était une image bien plus déchirante pour l’esprit éclairé que l’image chrétienne de Jésus sur une croix. La splendeur de la nature réduite en un spectacle impuissant issue d’une âme tordue. Dylan se détourna de la fenêtre en secouant la tête. Les informations qu’il avait absorbées ne deviendraient pas le catalyseur de sa dépression, de ça, il en était déterminé. Quelque chose de bon surgirait. Bien sûr, en gagnant une nouvelle compréhension de la vie, Dylan avait accompli quelque chose, mais il y avait une voix qui hurlait depuis son inconscient « pourquoi s’arrêter là »? C’était presque une vocation, mais il ne pouvait pas expliquer les choses plus en avant.
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La lecture continua et les fêtes de fin d’année passèrent. Dylan assista aux fêtes et aux réunions organisées par sa famille et ses amis, mais ses pensées étaient ailleurs, et lorsque la Saint-Sylvestre approcha, il décida de rester chez lui. Il avait demandé à ce qu’on lui offre des livres et ce à la plus grande surprise de ses parent qui étaient plus habitués à le voir demander des accessoires pour sa moto. Il avait donc beaucoup de choses à lire avant que le travail ne l’appelle à nouveau. Le 31 décembre, un beau morceau de rôti de porc accompagné de légumes et de pommes de terre cuisaient dans le four de Dylan. Dans le garde-manger, quelques bouteilles de bière produites localement attendaient d’être consommées. Lorsqu’il se mit à savourer la première bouchée de viande parfaitement rôtie, les premiers flocons de neige se mirent à effleurer les vitres de la fenêtre de la cuisine. Dylan n’était certainement pas un individu reclus de nature, mais alors qu’il savourait cette bonne nourriture et cette boisson tout en regardant les doigts de l’hiver s’étendre sur la terre, il n’aurait souhaité être nulle part ailleurs. Avec de l’alcool dans les veines et de la nourriture dans l’estomac, Dylan se coucha tôt. Il lut un petit moment, puis il ne tarda pas à sombrer dans un sommeil reposant et sans rêve.
Le jour de l’An se termina. Dylan ouvrit les rideaux, ce qui lui révéla une vue pittoresque. Aussi loin que le regard portait, une neige épaisse recouvrait la ville et cette merveilleuse couche blanche était intacte. Aucun pas n’avait foulé la neige vierge et le soleil se levait dans un ciel clair et bleu. Dylan était empli d’un sentiment de bonheur, comme si le réveil qu’il avait ressenti dans son âme se reflétait en cette nouvelle aube qu’il regardait depuis la fenêtre de son appartement. Il se sentait comme attiré par la campagne, et se promit de s’y rendre dès qu’il aurait pris son petit-déjeuner. A la seconde où il allait se retourner, il fut attiré par un mouvement au coin de son oeil. Instinctivement Dylan se plaça hors de vue et il se mit à observer un vieil homme. Celui-ci avait avec un chapeau rabattu et un col relevé, un bâton à la main. Il disparut rapidement derrière les locaux. Puis au moment où il approchait de l’immeuble, il sortit une enveloppe de la poche de son manteau et Dylan le perdit de vue. Tout à coup, trois coups sonores retentirent contre la porte de Dylan, puis l’homme réapparut et fit le même chemin en sens inverse. Dylan le regarda s’en aller, puis, envahi par la curiosité, il se leva pour aller voir ce que le vieil homme lui avait laissé.
L’enveloppe était petite et légère. Elle avait été cachetée avec de la cire. Dylan la pris avec lui dans la cuisine, il mit la bouilloire à chauffer, puis il brisa le cachet avec ses doigts. Il découvrit une petite feuille de papier, la déplia et il lut un message bref et intriguant:
Magasin de Musique « Garth », Aujourd’hui, 9 am.
Dylan n’arrivait pas à faire un rapprochement. Il s’était rendu au magasin « Garth » à différentes occasions pour acheter des cordes pour sa Telecaster. Jamais il n’avait été servi par un monsieur âgé mais plutôt par un jeune type qui avait d’ailleurs très peu de connaissances en terme de guitare ou même de musique en général. Dylan posa la note sur le plan de travail et remplit la théière. Bien sûr, c’était une perspective beaucoup trop intéressante pour la laisser passer, et il finirait très certainement par suivre les instructions qui lui avait été données. Il regarda l’horloge et décida d’un emploi du temps: un petit-déjeuner, une douche puis une courte marche jusqu’au « Garth ». Sa ballade à la campagne devrait être remise à plus tard.
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Lorsque Dylan atteignit High Street, celle-ci grouillait déjà de chasseurs de bonnes affaires. Les soldes battaient leur plein et la neige s’était rapidement transformée en une neige fondue sombre sous les pas de la cohue consumériste. Dylan avançait parmi les légions de consommateurs, se fraya fermement un chemin à travers Oak Street, puis il coupa par une ruelle, passa près d’un salon de beauté et le long des pavés qui menaient à l’auberge « du Lion », en face se trouvait le magasin de musique « Garth ». Dylan mit ses mains contre la vitrine du magasin et regarda à l’intérieur. Le magasin était plongé dans l’obscurité et il ne pouvait voir personne à l’intérieur. Son coeur se serra à l’idée qu’il avait peut-être été l’objet d’ une plaisanterie enfantine, mais avant de s’en aller, il donna une petite poussée à la porte. Avec un craquement, celle-ci s’ouvrit.
Il entra, laissant la porte se refermer derrière lui. Ses yeux s’habituèrent doucement à l’intérieur obscur. Il fit attention de ne pas heurter les différents instruments exposés. « Bonjour…? » dit Dylan. « Est-ce qu’il y a quelqu’un? »
Tout à coup, le son d’un piano sur lequel on jouait d’une manière experte, brisa le silence. Une douce mélodie, jouée sur un rythme lent attira Dylan du comptoir jusqu’à une arrière-salle. Il passa prudemment le seuil de la porte et il vit le visage d’un vieil homme penché sur le piano, ses doigts caressant doucement les touches avec une grâce surprenante compte tenu de son évident grand âge. Dylan se tint debout, attendant patiemment que les dernières notes se transforment doucement en silence.
Finalement le vieil homme se retourna, ses yeux fixant Dylan. « Vous avez lu quelques livres intéressants, du moins c’est ce que m’a dit mon ami de la bibliothèque » finit-il par dire.
« Je me suis rendu dans de nombreuses bibliothèques », répondu Dylan avec un froncement de sourcils perplexes.
Le vieillard eut un petit rire. « J’ai de nombreux amis dans de nombreuses bibliothèques » dit-il. « Pourquoi ne t’assoirais-tu pas, je pourrais ainsi te révéler des informations que tu ne trouveras jamais dans aucun livre ».
Dylan frissonna involontairement et entra dans la pièce. Le vieillard ne lui avait pas posé une question, cela ressemblait plus à un ordre poli mais ferme. Il acquiesça de la tête et même s’il était nerveux, il savait que faire un pas en avant était tout à fait la bonne chose à faire. Dylan osa lui poser la question qui lui brûlait les lèvres: « Qui êtes vous? »
« Quelqu’un comme toi », telle fût la réponse. « Un homme qui veut la vérité. Un homme qui craint la mort de sa culture et de son héritage. Un homme qui est préparé à agir ainsi qu’à penser. » Le musicien âgé fit une pause puis fit un signe: « Viens, assieds toi. Il y a temps de choses desquelles nous devons parler. »
Et alors Dylan s’assit.
Category: POESIE ET LITTERATURE



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