Odin et la Tour

| August 19, 2012 | 0 Comments
Odin et la Tour
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Par Harry S. AOR

Publié pour la première fois dans l’ORB N° 216 – Automne 2260

Rien ne peut échapper à l’œil d’Odin lorsqu’il est assis sur son haut-siège d’Hlidskjalf. Il s’installe sur le rembourrage de velours et laisse son esprit voyager au-dessus de tous les mondes. Un jour, il n’y a pas si longtemps dans la mémoire de notre peuple, il était assis là et regardait à travers le multivers. En Asgard, il vit Thor quitter sa halle pour aller en Jotunheim. Il vit des nains dans leurs forges de Svartalfheim. A Hel, il vit une foule noire de corps pourris pleurer et se lamenter sur leur sort. Rien ne lui paraissait insolite ou différent des nombreux autres jours où il avait regardé: Jormungandr gisait encore lové sous les mers, et Fenrir continuait à lutter contre ses liens bien au-dessous de la surface de la terre. Cependant en Midgard, il vit qu’une tour incroyablement élevée avait été érigée et à son sommet se trouvait une puissante girouette dorée. Elle se balançait dans le vent, se reflétait dans le soleil et semblait presque toucher le dôme bleu au-dessus d’elle. Pendant ce temps, beaucoup d’hommes courraient çà et là au pied de la tour, s’affairant avec des grues et des pierres. Cela intrigua Allfather car il n’aimait rien de plus que de regarder les Fils d’Heimdal utiliser les dons qu’Odin, Vili et Ve leur avaient donnés. Plus il regardait, plus il se posait des questions. Dans l’esprit d’Allfather se développèrent la curiosité et le désir de savoir ce qui se passait. Il quitta Valaskjalf sous la forme d’un vieil homme, traversa le pont arc-en-ciel et entra dans le monde des hommes. La hauteur de la tour était telle, qu’Odin pouvait la voir loin à l’horizon même s’il savait qu’elle se trouvait à de nombreux miles. Le voyage fut long et il traversa de belles collines de pins. Les feuilles mortes sur le sol et l’odeur de la sève donnaient aux bois un aspect éthéré alors que le dieu cheminait le long de sa route. Il ne rencontra personne jusqu’à ce qu’il fût enfin arrivé au village où la tour était construite. Il y avait des thralls charriant des pierres brutes et grognant sous la difficulté de la tâche. Ils puaient la sueur et le fumier. Il y avait également quelques Jarls rassemblés dans un coin du site avec une carte. Ils buvaient de l’eau tout en supervisant les thralls. C’était les jarls qui façonnaient les pierres en blocs. Odin s’approcha d’un des Jarls et dit:

“Salut à vous! Cette tour s’élève haut dans le ciel et elle est gracieuse, une balise pour les Fils des Hommes. Quel dessin a fait que les hommes se sont massés à cet endroit, coupant et empilant si adroitement ces pierres?”

Le Jarl regarda le vieux vagabond hirsute et répondit :

«Nous sommes en train de construire une tour pour vénérer le Sauveur Blanc qui est mort pour nos péchés. Nous façonnons les pierres que Dieu nous a données avec les compétences qu’il a donné à Adam et Eve pour en faire une puissante église; une bâtisse pour les justes et un rempart contre le péché. Ce sont les ordres du Roi. Nous avons commencé sa construction sur ces terres depuis des centaines d’années, et nous sommes en voie de la terminer. Vous devez venir de loin pour ne jamais en avoir entendu parler. »

« Je suis Vegtam le Vagabond. Je me plais où que je sois. Qui est ce Sauveur Blanc que vous vénérez ? Est-il un héros ? »

« Il est mort sur la croix loin dans l’Est afin que nous puissions aller au ciel. »

« Et quel est donc ce ciel? »

Odin sourit secrètement à sa plaisanterie. Il était évident que l’ignorance s’était abattue sur les gens, et il n’y avait pas de quoi rire. Les jarls avaient abandonné leurs anciens dieux et leurs anciennes traditions. Le sang de leurs ancêtres et tout ce qu’ils représentaient était oublié. Les runes étaient perdues dans le temps. C’est une idée qui glaça le sang d’ Allfather et il s’interrogea sur ses corbeaux. Pourquoi n’avaient-ils pas visité ce lieu et pourquoi ne l’avaient-il pas averti qu’une telle ignorance et négligence grandissait telle une mauvaise herbe dans l’esprit des hommes ? Où étaient Pensée et Mémoire à présent ?

« Et qu’en est-il du bosquet sacré qui se tenait autrefois en ce lieu ? Et qu’en est-il du peuple païen ? »

« Il a été démoli et brisé, brûlé et détruit. Les païens et leurs dieux démoniaques ont été décapités ou brûlés dans les feux de la justice. Nous avons détruit leurs statues au nom du Christ, nous avons expédié les hérétiques au grand jugement et nous avons coloré les bois sacrés de leur sang inique et impie. »

Odin ignora l’insulte. Venant d’un tel homme, les mots signifient peu de chose.

« Quel est ton nom Jarl ? »

« Ivar Thorsson ».

Odin sourit intérieurement à l’ironie, mais à l’intérieur de lui il savait qu’il observait un problème grave et croissant auquel son folk serait confronté.

« Vous avez tourné le dos à votre propre peuple et provoqué la colère des dieux. Les Ases ne vous favoriseront ni vous, ni vos descendants ».

Il avait parlé calmement mais son œil brillait d’une fureur bouillonnante comme l’a écrit Adam de Brême.

« Qu’est-ce que cela présage » pensa-t-il alors qu’il se retirait du lieu, attristé par le sacrilège. Il avait découvert la raison de la construction de la tour et ayant assouvi sa curiosité il entreprit de retourner à Asgard.

Thor était avide d’action après avoir enduré un long hiver ennuyeux qui l’avait privé de la musique macabre qu’il aimait tant: celle de son marteau écrasant le crâne des Jotuns.
Comme le printemps arrivait, il savait qu’il était encore une fois temps de brandir son marteau parmi les cieux et de sanctifier le terrain pour favoriser les récoltes. C’était aussi la saison de la chasse et il partit pour Jotunheim, désireux d’action et d’aventure. Il s’était ceint de sa ceinture de force et il avait enfilé ses gants. Thrudheim lui manquerait durant son absence; Sif n’aimait pas les nuits solitaires. Mais tous les Ases et les Vanes savaient combien il était impératif de lutter contre l’ennemi qui veut les déposer, les tuer, et noircir le caractère sacré d’Asgard. Thor embrassa sa femme et lui dit au revoir, puis il berça longuement Magni et Modi dans ses bras puissants.

« Au revoir ma chérie et Hael aux Fils du Tonnerre». Thor attrapa son marteau et quitta le Royaume des Dieux. Il traversa les rivières qui séparaient Asgard de la demeure des Géants avec une relative facilité. Comme il s’enfonçait plus en avant en Jotunheim, le paysage devint plus escarpé et sombre. Aucun homme ne pourra jamais apprivoiser cette terre et aucune plante n’y poussera jamais non plus. Le ciel devint plus noir et plus sombre alors que le fil des jours et des nuits s’estompait. Thor n’avait aucune idée de combien de temps il avait voyagé lorsqu’ il tomba sur son premier géant. C’était un Géant des Montagnes fait de roc. Il s’était assoupi sur le sol et ronflait calmement. Thor s’était battu de nombreuses fois contre de tels géants et il savait qu’il était difficile d’écraser leurs crânes. Il se glissa tranquillement sur le géant endormi et leva haut son marteau. Il était sur le point de frapper lorsque le géant sauta sur ses pieds et supplia pour sa vie.

« Ce ne serait pas digne d’un membre des Ases que de me tuer pendant mon sommeil alors que je suis sans armes. Asa-Thor ne gagnerait pas beaucoup de réputation en se comportant tel un voleur de minuit ».

« Je vais te tuer juste pour m’avoir insulter. Pour cela je vais te broyer en poussière et laisser le vent l’emporter, ainsi tu n’auras point de repos » ! Thor leva à nouveau son marteau pour le frapper. « Un héros ne perd pas son temps avec des crétins ».

«J’ai entendu parler de toi, Thor. On t’appelle « Fléau de Hrungnir » par ici, bien que les Géants ont assez de noms pour tous les Ases. Tu ne m’effraies pas. Mais écoutes ceci en premier et prêtes-y bien attention. Il y a des géants dans ces terres sombres qui sont cent fois plus forts que Hrungnir et mille fois plus rusés que Utgard-Loki. Les Jotuns de ce lieu font passer la magie d’Utgard-Loki pour de simples tours de passe-passe. Ils te feront passer pour un petit freluquet roux: une inoffensive boule de colère et de foudre ».

Thor écouta et ignora les insultes.

« Me tuer te sera facile et ne t’apportera aucune gloire. Je n’ai pas d’arme, ni d’armure… Au lieu de cela j’ai la force des montagnes en moi et ma détermination est comme du granit. Faisons un concours de puissance, le plus fort sera le vainqueur. Je vais jouer ma tête sur le fait que tu n’es pas aussi fort que moi ».

« Très bien » répondit Thor en baissant son marteau. « Tu as peut-être la force des montagnes en toi, mais je suis le fils de toute la Terre ».

Ils se rendirent tous deux dans un espace ouvert. Il y aurait eu des champs si l’herbe avait pu pousser sur cette terre abandonnée, mais hélas ! C’était une grande vallée avec de hautes montagnes de chaque côté, à mille lieues de nulle part ailleurs. Une rivière noire et huileuse y coulait. Sa viscosité était nauséabonde.

« Le vainqueur sera celui qui jettera un objet le plus loin. J’espère que cette vallée est assez grande pour toi Thor » ?
« C’est un endroit parfait pour te battre ».

« Que lanceras-tu » ?

« Mon marteau, il revient toujours dans ma main. Et toi » ?

« Un Javelot. Au meilleur des trois essais ».

Le géant s’empara d’un javelot énorme, fait de pierre et plus acéré qu’une dent de loup. Il était élancé et parfaitement équilibré. Avec un long élan, le géant laissa voler le javelot avec un grondement strident qui se répercutait en écho tout autour. Le javelot vola à travers l’air pendant une éternité avant d’enfoncer finalement sa pointe à plus de soixante-dix miles de là. Le géant avait l’air content de l’expression inquiète de Thor, mais Thor savait au fond de son cœur qu’il pouvait faire mieux.

Sans même prendre quelques pas d’élan, il lança Mjollnir haut dans le ciel. Son tournoiement était comme la fureur d’une tempête qui fait rage dans l’air. Par pur chance, il atterrit au même endroit que le javelot, le brisant en mille morceaux et modelant le paysage immuablement. Ensuite il revint dans la main de Thor.

« C’est un très bon lancé, pour sûr. Mais je pense que je peux encore faire mieux ».

Le géant effectua son deuxième lancé. Son second javelot vola encore plus haut et plus vite que le premier et sembla disparaître hors de Jotunheim! Thor regardait comme s’il allait presque atteindre le seuil d’Asgard. Le javelot s’enfonça d’un demi miles dans la terre. Le magma se mit à bouillonner et un volcan naquit. Le géant célébra sa propre force grossièrement. Thor comprit alors la menace que ce géant représentait.

Près quelques pas d’élan, Thor jeta son marteau une seconde fois en sachant qu’il devait battre le géant. Une force sauvage de cette ampleur et d’une telle hostilité envers les dieux pourrait causer des dommages sans précédent en Asgard et Midgard. Thor ne pouvait pas permettre cela. Le marteau quitta sa main à une vitesse inouïe. Le bruit de la tempête secoua les branches d’Yggdrasil lui-même. Le marteau vola en crépitant dans l’air comme un svastika tournoyant. Il atterrit dans la flaque de magma issue du lancé du géant, éclaboussant de la roche en fusion partout dans Jotunheim. Au-delà de Bifrost, Heimdal vit la tempête que cela provoquait et il regarda avec étonnement.

«Thor, Il semble que nous soyons pourvu d’une force égale. Si je devais lancer mon javelot plus loin, je percerais le toit du Valhalla et je tuerais Allfather sur sa chaise! Mais il y a une chose que je sais être hors de ma portée. Je te déclarerai vainqueur si tu arrives à frapper cette tour coiffée d’or que l’on voit à l’horizon. Celle qui est en Midgard.

Thor estima la distance. Effectivement, la Tour avait été construite de manière si gigantesque qu’il pouvait la voir comme un point minuscule scintillant à l’horizon. Elle était plus haute que les montagnes de Jotunheim. Elle était vraiment très loin, mais Thor devait battre le géant.

« Très bien, je vais faire tomber cette tour et avoir ta tête en un rien de temps ». Ses paroles étaient hardies, mais Thor avait un doute que même lui puisse faire un aussi long lancé.

Thor allait lancer son marteau avec la force de l’Epine et de l’Auroch. Il allait aussi avoir besoin des Runes de force qu’il connaissait. Il rassembla ses pouvoirs et prit un long élan. Il poussa un hurlement, comme s’il relâchait ainsi toute son agressivité refoulée. Le son brisa les montagnes.

En Midgard, les Jarls rangeaient leurs outils de travail. Ivar Thorsson avait quitté le site car sa journée de travail était terminée et sa maison l’attendait. Comme il cheminait, il vit un spectacle qui lui glaça le sang. Dans l’air s’étaient rassemblés les plus magnifiques nuages et vents qu’il n’ait jamais vus. Le ciel s’assombrit et le soleil couchant fut totalement occulté. En quelques secondes, l’agréable soleil et la douce brise de l’après-midi devinrent électriques. A présent, de grosses gouttes de pluie tombaient. Il y avait une vibration dans l’air qui l’excitait et l’effrayait. Comme les nuages s’amoncelaient et s’assombrissaient, la tempête augmenta. Des éclairs flashaient tout autour et le bruit était assourdissant. Les familles s’abritaient sous leurs tables et craignaient que la terre elle-même se scinde. Le bétail pissait de peur. Les bébés pleuraient d’effroi et même les hommes les plus hardis tremblaient. Ivar Thorrson ne pouvait s’empêcher de penser à cet étranger borgne et à ses paroles: il était persuadé que cette tempête avait quelque chose à voir avec Vegtam le Vagabond. Il tomba à genoux, s’avilissant lui-même, et pria une divinité étrangère de protéger les siens de Thor le Chasseur de Géant et Protecteur de Midgard. L’ironie de ce moment fut vaporisée par l’immense décharge d’électricité émanant du ciel qui frappa la tour et les maisons environnantes, causant la mort de femmes âgées de peur et de surprise. La tempête la plus épique de tous les âges de la Terre faisait rage autour d’eux, frappant la tour avec le bruit du vent et de la pluie en fond sonore. Finalement, la tour s’écroula et son clocher s’écrasa sur le sol, en miettes. Le tonnerre estompa le son horrible de son écroulement et la foudre frappa encore et encore contre elle, la fouettant comme des fouets divins.

*
**

Le marteau avait frappé la tour avec toute la force de Thor. Lorsqu’il retourna dans sa main après plusieurs heures dans les airs, le géant était stupéfait. Le Fils de toute la Terre le regardait de manière menaçante et il savait que le moment était venu.

« Il était écrit que je devais mourir comme ça, car toi Thor, tu as gagné et tu seras toujours le plus fort . Hélas, c’est un triste destin que ma lignée doit avoir un ennemi aussi redoutable. »

Thor brandit son marteau et fit cesser les jérémiades du géant. En un instant la tête du Jotun se transforma en sable et fut balayée par le vent. Thor était seul, victorieux et il continua son chemin.

Lorsque Thor fut de retour en Asgard, Odin le convoqua dans sa halle et l’interrogea sur ses aventures. Son œil dur et froid scintilla quand il entendit parler de la défaite du géant.

« Je n’avais jamais vu un jotun si habile au lancé. Pendant un moment j’ai eu peur qu’une égalité ne soit le meilleur résultat, mai ce fut lui qui me suggéra de détruire une tour quelque part en Midgard. Mais Odin, je suis le protecteur des hommes et ce n’était pas à mon goût. Ai-je mal agi ? Peu importe, j’ai abattu mon marteau sur lui et je l’ai réduit en poussière. Il n’importunera plus jamais les dieux ».

« Je ne pense pas que tu aies mal agi mon fils. Je pense que tu as protégé les hommes d’une manière que tu ne peux pas encore voir. Je peux voir très loin dans le temps, ce que tes yeux ne peuvent malheureusement pas percevoir ».

Odin sourit, le congédia et se rassit en murmurant dans sa barbe. Des rires ironiques lui échappèrent ainsi qu’un sourire en coin. En effet, qui pouvait bien être ce Jotun?

*
**

Le lendemain, de retour sur le site de la tour, les villageois rassemblèrent leurs affaires et s’en allèrent. Ils avaient provoqué la colère des Dieux païens du Nord en osant profaner ce territoire généreux. Ils ne trouveraient pas de satisfaction où que ce soit dans les limites des Terres Odales, car les Dieux marchaient encore parmi les gens là-bas, regardant et attendant que le Folk se souvienne d’eux.

Les plantes poussèrent parmi les ruines et après quelques étés la plupart des traces du village disparurent sous la végétation. Après de nombreux siècles, des gens se réunirent à nouveau là-bas et trouvèrent les rochers ainsi taillés. Ils sculptèrent à nouveau leurs Idoles et firent des cercles avec les Os d’Hymir. La terre fut consacrée et de l’hydromel fut répandue en un rituel pour remercier la générosité éternelle de la Terre-Mère. Les chants de nos ancêtres firent à nouveau écho dans les profondeurs de cette forêt.

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Category: POESIE ET LITTERATURE

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